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Mardi 15 mai 2007
2. Deux destins faits pour se croiser
     Continuant mon chemin, j’aperçoit enfin la fac. Ses fiers bâtiments dressés, solides et, en apparence, inébranlables, un orgueil de la science humaine voulant dépasser la nature. J’espère que les scientifiques de demain saisiront où réside la vrai voie de la science : comprendre notre monde, et non le dominer. La Nature m’a toujours fasciné, tant par la beauté qu’elle pouvait créer que par sa construction et son évolution si parfaite. Rien ni personne ne pourrait imiter ou simuler la nature, et encore moins la mettre sur papier, mais le mieux que puisse faire l’humain, c’est d’aller à sa rencontre. Et c’est à quoi je m’emploie, en étudiant dans le domaine des sciences physiques et chimiques, afin de découvrir les lois qui gèrent la nature et donc notre monde.
   Dans l’ensemble, je suis un bon élève, sérieux et intéressé, qui ne connaît pas vraiment de difficultés. Mes proches ont foi en moi et mes anciens professeurs également. J’ai toujours aimé discuter avec un enseignant. Ce sont presque les seules personnes dont la profession est… comment dire… raisonnable. Ils sont sur cette terre pour enseigner, et cela implique de comprendre les élèves qui sont en face d’eux. Les relations enseignants-élèves sont souvent complexes, opposant souvent ce que l’on croit être et ce que l’on est, vis-à-vis de l’autre ; mais il y a là une certaine sagesse de la part de l’adulte lorsqu’il cherche à trouver le moyen de guider ses disciples vers la bonne voie.
     Mais si je comprends aussi bien les enseignants, c’est surtout parce que je suis fils de deux d’entre eux. Cela a ses avantages, comme l’aide au parcours scolaire, et ses inconvénients, comme le stress qu’il accumulent durant la journée et font éclater une fois rentrés chez eux. En fait, la seule chose qui me désespère chez les professeurs, c’est qu’entre eux, c’est rarement jovial : méthodes d’enseignements différentes, avis sur un élève opposés, regards part rapport à un programme divers… tout est bon pour se taper dessus, en public ou dans le dos.
     C’est pourquoi je vais rarement dans les salles de profs, ne voulant pas subir les sentiments agressifs que je pourrais percevoir. Je fuis toujours les querelles, préférant les laisser s’étouffer d’elles-mêmes plutôt que d’essayer de les régler. J’ai eut tout loisir de voir que lorsque l’on cherche à trouver une solution à un problème qui ne nous concerne pas, on ne fait souvent qu’envenimer la situation. Je préfère alors m’effacer de ce monde de conflits pour rester avec la seule personne en qui je crois : moi-même.
    Dans la cours de l’établissement, des centaines de jeunes étudiants sont déjà arrivés, rigolant, se faisant des blagues et discutant entre eux. J’ai constamment été surpris par cette espèce de passion qu’ont les jeunes de ma génération à faire semblant de se chercher des ennuis, à s’insulter grossièrement sans que cela soit grave, à se faire mal tout en étant apparemment heureux. Qu’est-ce qui les motive ainsi dans cette voie ? Où se trouve le plaisir dans tout ça ?
    Ne cherchant pas plus loin à comprendre ces autres qui ne sont pas moi, je vais à la rencontre du tableau des classes. Rapidement, je découvre la mienne et me rends à la salle indiquée pour le cours de démarrage. Malheureusement, celle-ci se trouve dans un bâtiment dans lequel je n’avais encore jamais pénétré auparavant, et ses couloirs irréguliers aux portes mal classées ont vite fait de me perdre. Longtemps je cherche ma salle sans succès, refusant de m’en remettre aux autres pour trouver mon chemin. Si j’avais montré un tel signe d’ignorance, on m’aurait sûrement ri au nez, peut-être même sans m’avoir répondu. Qui sait jusqu’où peut aller la méchanceté humaine ?
      Au bout de longs instants de recherches qui m’amènent à quelques cinq minutes de retard, je trouve finalement la salle, devant laquelle personne n’attends : l’amphithéâtre 4. De combien suis-je en retard ? … onze minutes ! Tant pis, je rentre quand même.
    La porte s’ouvre sur un vaste amphithéâtre, incliné d’environ trente degrés et pouvant contenir à ma seule impression six cent élèves, mais qui n’est qu’à moitié rempli d’étudiants paraissant tous avoir la trentaine. Contenant une forte odeur de produits de nettoyage, cette pièce est tellement rénovée que même le professeur vétéran faisant un petit discourt d’introduction de l’année ne s’y retrouve plus sur le tableau de commande des nombreuses lumières. Assez rondelet et portant une blouse aussi blanche que les poils de sa barbe où des rares cheveux trahissant son âge, il ne m’a pas encore vu. J’en profite pour tenter de m’installer discrètement, dans un coin isolé où personne ne se trouve encore assis. Encore une fois, je choisis l’isolement. Mais ce choix me fait rapidement remarquer par l’enseignant qui interrompt son discourt pour lancer :
                - Tiens tiens… on dirait que nous avons un retardataire. Monsieur… ?
     Soudain, tous les regards convergent vers moi. Je n’ai jamais aimé être un centre d’intérêt, et encore moins lorsque c’est pour quelque chose de mal. De violents frissons me parcourent comme des ouragans de glace frappant ma poitrine, avant que je réponde :
                 - Célestin. Monteaut Célestin. Désolé pour mon retard, je…
                 -   Vous commencez bien l’année, monsieur Monteaut. J’espère que vous serez au moins présent aux partiels de rattrapage.
      Cette méchante petite blague fait bruyamment rire tous les élèves de l’amphithéâtre, les ricanements parvenant comme des flèches de flammes à mes oreilles. Le geste est bref, mais par delà l’instant, la douleur reste ; des fois quelques minutes, d’autres fois quelques semaines ou encore pour toujours. Ce n’est pas la première fois qu’on se moque de moi, bien sûr, mais je ne connais pas grand monde pour qui s’est agréable ; à moins que je ne connaisse personne, ce qui est plus probable. Mais à ma grande surprise, je ne suis pas la seule personne à être en retard.
    En effet, une jeune fille pénètre lentement dans la pièce, faisait grincer sa grande porte d’entré, alertant le professeur. Mais avant qu’il ait put dire quoi que ce soit, la nouvelle venue s’excusa :
             - Excusez mon retard, monsieur. Je suis nouvelle ici, et je ne connais pas encore le bâtiment. Cela ne se reproduira plus.
     Ne sachant que répondre face à tant de politesse, l’enseignant l’autorise à aller s’asseoir. Elle semble alors chercher des yeux un endroit précis correspondant à des critères pointilleux, et non pas quelqu’un puisqu’elle ne regarde personne. Après un court instant de réflexion visuelle, elle se dirige vers l’aile où je me trouve, et s’installe à peine trois siège plus bas que moi.
     Les cheveux noirs tombant sur son cou gracieux et englobant un visage paraissant porter la pureté du cristal, les yeux d’un vert de menthe fraîche jetant un regard mature et raisonnable, les lèvres humides dessinant ce sourire forcé des premiers jours d’école, tout cela admirablement lié par un cou délicat à la peau laiteuse à un corps athlétique enrobé dans un épais manteau noir, elle m’apparaît comme une de ces rares jeunes filles qui prennent conscience que le monde ne tourne pas rond et qu’elles doivent y faire attention. Sa fine bouche maintenue fermée dans une figure toute aussi inexpressive que son regard me fait penser qu’elle doit rire rarement. Ses vêtements entièrement noirs me laisseraient penser qu’elle est en deuil… mais aujourd’hui, il y a mille et une raisons d’être en noir, et mille et une façons d’être en deuil. Son long manteau la serre au corps comme une combinaison de velours, et le fait qu’elle garde encore son écharpe et ses gants sur elle dans cette salle convenablement chauffée lui donne une pureté aussi fraîche que l’hiver dont elle semble sortir. On dirait qu’elle cherche à éviter les contacts, à s’en isoler, ou qu’elle ne cherche pas à attirer l’attention, et qu’elle souhaite s’effacer du monde réel pour disparaître.. Jamais je n’ai vu tant de sérieux et de solitude de chez une fille… et même chez un garçon, d’ailleurs.
      J’aimerais beaucoup la connaître mieux… mais au fond de moi, je me dis que si j’ai survécu jusqu’ici, c’est parce que j’étais seul. Les autres me compliquent la vie. Restons simple, restons nous-même, restons seuls.
       Je me concentre donc de nouveau sur le discours du professeur jusqu’à la fin du cours, c’est à dire de la matinée. Une fois midi arrivé, l’hésitation de parler à la nouvelle se fait de plus en plus grande alors que tous les élèves se précipitent vers la sortie comme le consommateur moyen se précipite vers l’entré d’un magasin de mode le premier jour de solde ; tout le monde, sauf elle, qui range ses affaires calmement et passe la porte sans se presser. Mais je ne trouve pas le courage de m’avancer, et malgré le fait que j’ai put échanger un magnifique mais court regard avec cet ange, la distance entre nous me semble s’étirer à une vitesse trop grande pour moi. Afin d’éviter le chaos du restaurant universitaire, je rentre manger chez moi, comme je l’ai toujours fait.
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SOMMAIRE
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par Jack-115 publié dans : Les Enfants de la Raison (Roman)
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