0027 heures, 14 octobre 2542 (calendrier militaire) / colonie humaine Alkador, système Telarius.
Plus aucune odeur n’était perçu dans l’air saturé d’éther de la salle d’opération. Plus aucun mot ne se faisait entendre alors que les
médecins examinait leur patiente inhabituelle. Et plus aucune expression ne pouvait se voir désormais sur le visage de Jack. Les yeux rivés sur ceux, fermés, de sa partenaire, il revoyait en
boucle tout ce qu’ils avaient vécu ensemble depuis le début. Les spartans avaient pour coutume de dire qu’ils n’avaient jamais eut de vie avant leur entrée dans le programme Spartan-II, et pour
Jack et Rei, cela signifiait encore bien plus.
Jack se demanda depuis combien de temps il n’avaient pas été séparé, avant de se rendre compte qu’il n’arrivait pas à s’en souvenir.
D’aussi loin qu’il se souvienne, ils avaient toujours tout fait ensemble, quelle que soit la situation ou le danger qui se trouvait devant eux. Ils étaient les deux corps d’un même esprit, d’une
même âme.
Et là, assis sur une chaise posée à sa demande dans un coin de la salle d’opération Jack observait, priant quiconque pouvait entendre
ses pensées de sauver Rei à tout prix. Il se repassa dans sa tête le combat contre les deux élites dans la navette, et des dizaines de scénarios différents s’interposèrent à chacune de ses
actions, à chaque moment où il aurait put, peut-être, la sauver.
Soudain, un médecin se dirigea vers lui, la mine inquiète, et Jack se leva immédiatement :
- Alors ? fit-il. Est-ce qu’elle va s’en tirer ?
- Je… suis désolé, spartan. Nous avons tout essayé, mais les blessures sont beaucoup trop graves.
- N’y a-t-il vraiment aucun moyen ?
Le médecin fut grandement perturbé par le profond désespoir qui se voyait dans les yeux du spartan. Ces guerriers légendaires étaient
connus pour ne connaître aucune faiblesse, et voilà qu’il avait devant lui un spartan mourrant et un autre sur le point de s’effondrer. Il réfléchit longuement, passant en revue le matériel dont
il disposait dans ce complexe. Mais il semblait bien qu’aucune solution n’existait pour sauver la spartan, d’autant qu’elle possédait un métabolisme différent de celui d’un humain normal, et qui
sortait de son domaine de compétences. S’il avait été possible de l’emmener sur Reach…
- La seule possibilité que je vois est que nous la mettions en
cryogénie et la transportions sur Reach. Là-bas, vos médecins spécialisés pourront peut-être faire quelque chose. C’est tout ce que je peux faire.
- Combien de temps peut-on encore attendre avant cela ?
- Je dirais entre deux et trois heures.
- Alors dans ce cas, j’aimerai rester quelques minutes avec elle, seul. L’effet des anesthésiants
vont bientôt se dissiper ?
- D’ici une demi-douzaine de minutes.
- Bien. Maintenant sortez. Je vais attendre qu’elle se réveille.
Pour la seconde fois, Irul observait les ingénieurs Huragok analyser Elda derrière la vitre blindé de la salle d’opération. Seulement
cette fois, son état était beaucoup plus grave que la dernière fois. Le sangheili avait du mal à comprendre ce qu’il ressentait, pourquoi il avait si mal au fond de lui, à cet endroit de son
corps qu’il n’arrivait pas à situer. Probablement parce que c’était tout son corps qui souffrait en même temps, ressentant une douleur invisible qu’il découvrait pour la première fois.
Arko et deux autres sangheilis envoyés par Orna Fulsamee étaient également là avec lui. Le commandant suprême n’avait pas voulu
assister lui-même à cette scène, n’étant pas sûr de pouvoir supporter de voir sa fille dans cet état. Irul comprenait parfaitement cette pensée, et se demandait s’il n’avait pas fait une erreur
en venant ici, lui.
C’est alors que l’un des Huragok sortit de la salle et s’avança vers le groupe de sangheilis, qui attendait impatiemment le
verdict :
- Le sujet est dans un état critique qui laisse présager un arrêt définitif d’ici peu.
Apprendre une telle nouvelle n’est jamais agréable, et encore moins lorsqu’il s’agit d’un être aussi important. Mais l’apprendre de
cette façon, avec cette manière si désagréable de considérer les personnes comme des objets, c’était au-delà de ce qu’Irul pouvait supporter.
- N’y a-t-il vraiment aucun moyen de la sauver ?
- Négatif, déclara l’Huragok d’un ton neutre en se tournant vers Irul. L’événement d’arrêt
définitif est inévitable. Des sections vitales de son système de fonctionnement ont été trop gravement endommagées, et nous ne disposons pas des moyens pour effectuer les réparations. Et je dois
vous transmettre que le sujet a tenu à effectuer ses dernières transmissions avec vous.
C’en était trop. Avec une rage non retenue, Irul saisit brusquement l’Huragok de ses deux mains et le frappa de toutes ses forces
contre le mur du couloir, sur lequel il s’écrasa comme un insecte, répandant son sang et ses organes sur une large zone. La fureur de ce geste fit sursauter les autres sangheilis qui s’écartèrent
aussitôt, et le laissèrent pénétrer seul la salle d’opération. Voyant le funèbre destin qui avait frappé leur congénère, les autres Huragoks quittèrent la pièce en flottant, sans dire un
mot.
Lorsqu’ils furent totalement seuls, Irul se pencha sur Elda. On lui avait retiré intégralement son armure, et son visage
exprimait une fatigue extrême, à la fois physique et mentale, qui planta une lame invisible dans le cœur d’Irul. C’est dans ces moments là que nous nous rendons compte des profondes failles
de notre Alliance : si nous surpassons nos ennemis par notre technologie et nos connaissances des merveilles divines, notre savoir dans la médecine est infime par rapport à ce que les
humains possèdent. Je devrais les envier de pouvoir autant compter sur leurs médecins…
- Je vais mourir, c’est ça ? demanda Elda avec lassitude.
Irul ne savait pas quoi répondre. Les sangheilis avaient un code d’honneur qui leur interdisait de mentire, et bien que beaucoup
d’entre eux allaient souvent à l’encontre de ce code, Irul n’était pas de ceux-là. Mais dire à Elda qu’elle avait raison était comme accepter qu’elle parte, et ce n’était pas le cas.
- C’est peut-être mieux comme ça, continua-t-elle. Mon existence va cesser de diviser l’Alliance. Mon
père n’aura plus à se soucier de moi. Et tu n’aura plus à veiller sur moi contre l’univers entier…
- Si je pouvais choisir entre te voir mourir et te protéger pour l’éternité, je choisirais que tu
vives.
- Mais tu ne peux pas choisir, Irul. Tout comme tu n’a pas put choisir d’être chargé de ma
protection. C’était le destin qui m’a introduit dans ta vie, et c’est de la même façon qu’il va me faire quitter ce monde. Mais je continuerai de vivre à travers toi.
Irul n’arrivait pas à comprendre ce qu’elle voulait dire, et Elda s’en rendait bien compte. C’était peut-être l’approche de la mort
qui modifiait sa façon de voir les choses, et sa façon de s’exprimer. De nombreuses choses n’avaient plus aucune importance pour la sangheile. Tout ce qui importait désormais pour elle était ces
derniers mots qu’elle adressait à Irul.
- A travers tes souvenirs de moi, les émotions que tu as ressentis à ces moments, les pensées que
tu as exprimées, je continuerai à exister. Si tu n’oublies pas ce que nous avons vécu, alors mon âmes vivra en toi, afin de te guider à travers l’incertitude de l’avenir.
- Jamais je ne t’oublierai, Elda. Tu es la chose la plus incroyable qui me soit
arrivée.
La sangheile tendit alors sa main droite vers Irul. A son poignet était accroché une chaîne argentée au bout
de laquelle pendait un symbole fait d’or, représentant sept rectangles agencés en cercle, dont l’un était significativement plus grand. Alors qu’elle la plaçait dans la main d’Irul, Elda lui
dit :
- Ce symbole représente les sept anneaux sacrés qui
nous mèneront auprès des Dieux. Je veux que tu le prenne, afin que tu te souvienne de moi, et du destin qui nous attend tous. Qu’il te rassure en te rappelant que nous serons tous les deux réunis
lors du Grand Voyage.
Irul serra la main d’Elda aussi fort qu’il le put, fermant les yeux pour contenir sa douleur. Mais celle-ci fini par s’échapper, sous
la forme d’une larme qui coula le long de ce qui restait de ses mandibules gauches. Cette blessure allait aussi être un souvenir de cette journée et du sang qu’il avait versé pour Elda. Une
marque impossible à oublier, que ce soit dans son corps ou dans son cœur.
Il rouvrit soudain les yeux pour dire encore quelques mots à Elda… mais le regard de la sangheile s’était figé. La
vie l’avait finalement quitté, et avec elle tous les autres instants magiques qu'aurait voulu vivre Irul... avec elle.
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