CHAPITRE TRENTE-TROIS
1436 heures, 16 octobre 2542 (calendrier militaire) / quartier général des spartans, planète Reach, système Epsilon
Eridani.
Lorsque les spartans n’étaient pas en mission sur une planète ou sur une autre, ils passaient beaucoup
de leur temps dans la zone d’entraînement spécialement conçue pour eux. Pour les tactiques de groupes et l’utilisation des armes à feu, ils disposaient de plusieurs hectares de terrains à relief
modifiable où des tourelles automatiques étaient placées aléatoirement. Quand à l’entraînement au combat rapproché et le corps à corps, un bâtiment spécial avait été construit, au centre duquel
se trouvait une grande salle remplie de machines de musculation, de pantins d’entraînement et de cercles de combat tracés au sol. D’habitude, il y avait toujours cinq ou six spartans, parmi ceux
n’étant pas en mission, qui se trouvaient là pour affiner leurs tactiques de corps à corps.
Mais ce jour là, malgré le vacarme qu’on pouvait y entendre, seul un spartan occupait cette
salle. Faisant parler sa rage à travers le langage des gestes, Jack ravageait les pantins sous ses coups, ne se souciant pas le moins du monde de risquer de les mettre en pièces. N’ayant même pas
prit la peine de retirer son armure, il s’était précipité là pour libérer sa colère, pensant pouvoir s’en débarrasser en l’extériorisant ainsi. Mais un quart d’heure passa et huit pantins
tombèrent en ruine sans qu’il réussisse à se calmer.
C’est alors qu’un autre spartan pénétra dans la salle. Jack ne l’entendit pas arriver tout de suite, mais lorsqu’il se tourna pour
connaître celui qui osait le déranger, il se mit aussitôt au garde-à-vous. L’adjudant John-117 se dressait face à lui, l’air grave et la mine sombre, bras croisés.
- Adjudant ! commença Jack sans le regarder.
- Oublie-moi ces formalités un instant, Jack ! Je ne suis
pas venu te donner des ordres en tant que supérieur hiérarchique. Je suis venu te donner des conseils en tant qu’ami.
Jack essaya alors de se détendre, mais n’y arriva que partiellement. L’adjudant voyait
parfaitement toute l’étendue de la douleur qui bouillonnait à l’intérieur de son spartan, et qu’il n’était pas sûr de pouvoir faire refroidir.
- Le Dr Halsey m’a mis au courrant pour Rei, fit John.
Je sais que c’est extrêmement difficile à accepter, mais il faut te faire une raison : elle ne sera plus avec nous avant longtemps. Tu ne peux rien y faire.
- Mais il y a au moins une chose que je peux faire pour
elle…
Cette déclaration laissa l’adjudant plus inquiet que s’il se trouvait sous le feu de
milliers d’armes. Et bien qu’il comprenait parfaitement où Jack voulait en venir, il n’arrivait pas à l’admettre :
- Ne me dis pas que tu as des envies de
vengeance ?
- C’est la dernière chose que je peux encore
accomplir.
- Tu es né pour combattre les covenants !
s’emporta subitement John. Tu es l’un des meilleurs espoirs de l’Humanité ! Et avant tout tu fais partie de l’armée du CSNU !
- Le CSNU… se fout complètement d’avoir un
spartan de moins.
L’adjudant ne pouvait pas croire ce que lui disait Jack. Pour lui, c’était le
CSNU qui les avait créé, qui les avait élevé et formé pour atteindre la perfection où ils se trouvaient actuellement. Les spartans devaient tout au CSNU, sans lequel ils ne seraient absolument
rien. Il commença à se demander ce qui avait bien put se passer durant cette convocation de Jack devant les huiles du SRN, et considéra l’extrême fragilité émotionnelle de son spartan. Depuis le
début, lui et Rei avaient toujours été les plus sensibles, d’un point de vu sentimental, car leur conditionnement psychologique n’avait pas eut autant d’emprise que sur les autres spartans.
Quoi que je lui dise, il ne changera jamais d’avis. Il préfèrerai encore mourir plutôt que de se voir refusé son droit de vengeance. Peut-être devrais-je lui donner une mission quelque
part ? … seulement, Alkador était le seul front sur lequel j’aurais put l’envoyé, et les rapports indiquent que les covenants l’ont déjà vitrifiée. Dans tous les cas, il va devoir nous
quitter… alors autant faire tout ce qui est en mon pouvoir pour rendre se départ aussi utile que possible :
- Jack ! dit soudain l’adjudant d’un ton ferme.
Garde-à-vous ! Ton état m’oblige à prendre personnellement les choses en main ! Voici mes ordres !
L’atmosphère de la salle était des plus tendues depuis l’incident de la précédente réunion, et les TCAO
et MP gardaient leurs matraques sorties, déjà activées. Car même si la personne n’était pas la même que la dernière, c’était quand même un spartan.
Respectant fidèlement le protocole, l’adjudant John-117 ne portait pas son armure, ce qui rassurait
quelque peu le personnel de sécurité. Cependant, John sentait qu’ils pourraient lui sauter dessus au moindre signe d’agressivité de sa part. Jack a dû leur faire une sacrée
impression…
- Adjudant ! commença immédiatement la femme du
conseil. Vous savez pourquoi nous vous avons fait venir ici. Nous attendons votre rapport.
Il n’était pas dans les habitudes des membres du conseil d’afficher une telle impatience, la
plupart d’entre eux préférant réfléchir calmement sur chaque éléments d’une situation. John comprit là qu’il prenaient ce problème très au sérieux, et s’empressa alors d’expliquer :
- Lorsque le spartan 115 est revenue à la base,
il est allé au centre d’entraînement pour essayer de se calmer par des activités de combat. J’ai attendu un quart d’heure pour voir si cela avait un effet positif, mais son humeur n’avait pas
descendu. Je suis alors allé le voir pour essayer de le raisonner moi-même.
« J’ai très vite compris qu’il avait été très
affecté par l’état actuel du spartan Rei-114, et qu’il était désormais guidé par des envies de vengeance. Il semblait également avoir perdu foi en le CSNU, et je le soupçonnais vouloir quitter
l’unité. C’est pourquoi je lui ai ordonné de regagner la caserne et de préparer ses affaires. Je souhaitais l’envoyer dans un centre de rééducation psychologique.
- Comme quoi c’était vraiment une bonne idée, fit
l’un des hommes avec une ironie à peine dissimulée.
- Colonel, cela suffit ! vociféra un
autre d’une voix forte. N’oubliez pas que c’est à cause de vous que nous nous trouvons dans cette situation ! Maintenant, adjudant, continuez votre rapport, je vous prie.
- Le spartan Jack-115 a bien rassemblé ses
affaires comme je lui avais ordonné, mais au lieu d’attendre le transporteur que j’avais réclamé à la police militaire, il a forcé les défenses de notre hangard à navette et a volé un appareil,
avant de quitter la planète.
- Quel type d’appareil a-t-il volé ?
- Un escorteur de classe Shadow, modèle
X-77, nommé le Dark Eye.
Les membres du conseils se mirent immédiatement à chuchoter entre eux, et cela durant deux minutes
entières. Mais John attendit calmement que le silence revint, et que la femme du conseil le questionne à nouveau :
- Avez-vous pensé à essayer d’intercepter cet
appareil ?
- J’ai prévenu la flotte dès que j’ai appris cet
événement, mais il était alors déjà passé dans le sous-espace.
- Et savez-vous pourquoi il a choisit ce
vaisseau ?
- On peut penser que les systèmes de furtivité absolue
du Dark Eye l’intéressait beaucoup pour son projet. C’est à peu près le seul type de vaisseau capable de passer en sous-espace et pénétrer l’atmosphère d’une planète sans même être détecté par
aucun système radar. Mais il y a une autre raison pour laquelle il l’a choisit.
-
Laquelle ?
- Il s’agit du vaisseau dans lequel se trouvait le
cryo-tube du spartan Rei-114, que nous nous apprêtions à emporté sur la station médicale M25L Recovery, comme l’exige le protocole.
De nouvelles discussions en aparté s’engagèrent aussitôt, avec toujours plus d’inquiétude et
d’angoisse. John se demanda s’ils le croyaient, mais il n’y avait aucune raison pour que ce ne soit pas le cas.
- Que nous suggérez-vous de faire, adjudant ? fit celui
qui avait réprimandé le mystérieux colonel.
- Je pense qu’il vaut mieux considérer les spartans 114
et 115 comme « perdus en mission » pour le moment, et attendre qu’ils reviennent d’eux-mêmes. La déclaration d’un spartan déserteur aurait un effet désastreux sur le moral des
troupes régulières, ce qui n’est pas acceptable dans la situation actuelle. Et au vue de l’appareil dont ils disposent, il est inutile d’essayer de les poursuivre, car ce serait du temps et des
ressources perdus en vain.
- Alors c’est ce que nous ferons, déclara la
femme. Vous pouvez disposez, adjudant.
John salua les membres du conseil avant d’effectuer un demi-tour rapide vers la porte. D’un pas
aussi naturel que possible, il sortit de la sombre pièce pour retrouver la lumière des couloirs du camp Hathcock. Un sentiment bizarre s’empara lentement de lui alors qu’il marchait vers la
sortie du complexe, et il se demanda si c’était de la honte ou une certaine forme de satisfaction secrète. Il préféra se rassurer en pensant qu’il avait fait de son mieux, et que le destin de
Jack n’était plus entre ses mains désormais. C’était la seule chose qu’il pouvait faire pour l’aider… et il l’avait faite.
Pour la première fois, John avait menti à ses
supérieurs.
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