16. A l’aube de
l’apocalypse
Même si ces vacances sont moins
palpitantes que celles que nous avions prévues, elles n’en restent pas moins inoubliables. Voilà plusieurs jours que nous sommes ici, et le soleil brille toujours au-dessus des campagnes mieux
enneigées que la capitale. Nous multiplions les balades en amoureux, profitant à pleins poumons de la vie comme si nous devions mourir dès la rentrée. Je n’ai jamais vu Constance rire autant, au
rythme de nos promenades romantiques où se mêlent sentiments et jeux, les boules de neige nous faisant l’effet de gaz hilarants lorsque nous nous en lançons gentiment.
Hier soir, j’ai embarqué Constance dans une sympathique balade
nocturne. Et nous étions en train de sortir du village lorsqu’elle m’a demandé :
- Célestin ! Qu’est-ce que c’est que cette lumière qui
éclairci l’horizon ? Le crépuscule ne dure pas jusqu’à une heure pareille, non ?
- Ce sont les lumières de la ville de Metz qui se reflètent sur les
nuages. Des milliers d’ampoules d’éclairage public dont les trois quarts sont inutiles qui illuminent le ciel. Ici, il n’y a jamais de réelle nuit, mais juste un continuel crépuscule. Toutes les
grandes villes produisent ce phénomène là, comme une pollution visuelle empêchant de nous faire profiter de l’obscurité nocturne, tout en consommant inutilement une quantité effarante d’énergie
pour justifier la construction d’autres centrales nucléaires.
- Je vois, m’a-t-elle dit d’un ton à la tristesse modérée. On ne
doit pas voir souvent les étoiles, par ici. C’est dommage. Lorsqu’on tente de calculer la quantité d’énergie utilisée futilement pour rien, ça déprime. Et on peut dire ça pour beaucoup de choses,
comme les objets d’illusion, les déchets, et les armes… enfin, on ne peut plus revenir en arrière ; juste espérer que la Terre résistera à notre apocalypse volontaire.
Cette discussion m’a profondément marquée. Je ne pensais pas que
Constance se préoccupait à ce point du monde, et je croyais plutôt qu’elle était juste dégoûtée par son environnement immédiat, sans aller voir au-delà. Je vois qu’elle est encore plus semblable
à moi que je le croyais. Pourtant, la voir aussi désespérée me fait mal au cœur, au point de me désespérer aussi. Mais il faut que je fasse quelque chose. Il est temps que je lui apprenne ce que
j’ai l’intention de faire contre ce monde absurde.
C’est pourquoi aujourd’hui, je décide d’emmener Constance dans la
forêt de mon village, où j’allais souvent me promener lorsque j’étais ici pour trouver un peu de calme. J’aime beaucoup cette forêt, surtout la nuit, lorsque les chouettes hululent et que leurs
cris résonnent dans chaque arbre comme s’il était creux. Le jour, par contre, on entend surtout le bruit du vent dans les arbres et le piaillement des petits oiseaux de campagne. Cet
environnement est idéal pour l’évasion de nos esprits, pendant que je décris les curiosités de la région :
- Tiens, fais-je à Constance. Tu vois ce petit tas recouvert par la
neige ?
- Oui, il y en a même plusieurs dispersés dans toute la forêt.
Qu’est-ce que c’est ?
- Des fourmilières. Il y a ici toute une colonie de
Linepitherma humile, une espèce en provenance d’Argentine et qui a été accidentellement apportée dans des cargos transportant des plantes au début du XXème siècle. Toutes les fourmis de
cette forêt, et même des autres super-colonies qu’on trouve un peu partout sur tout l’Est de l’Europe appartiennent à la même communauté et sont capables de se reconnaître dès la première
phéromone émise. C’est une famille de plusieurs dizaines de milliards d’individus rien qu’en France.
- Très impressionnant. Mais quel est le message caché derrière
cela ?
- Comment ça ?
- Je ne sais pas pourquoi mais je pense que si tu as pris la peine
d’en apprendre autant sur cette super-colonie et de me la présenter, ce n’est pas juste pour la curiosité de la chose, non ?
J’aime voir comment Constance arrive si facilement à lire en moi,
et moi à lire en elle. Cela me confirme que nous sommes identiques, et fais l’un pour l’autre. Effectivement, il y a un message caché derrière cet enseignement, et je prends une petite
respiration dans l’air froid de cet après-midi pour répondre :
- L’enseignement vient de cette espèce : les membres de sa
nombreuse famille sont répandus sur presque la moitié des terres émergées de cette planète, et tous vivent en paix les uns avec les autres. Car ils se reconnaissent comme poursuivant le même
objectif : le maintien de l’espèce, et la loi de la logique animale. Cette logique tient plus de la sagesse que de l’instinct, puisqu’il existe des animaux pour qui tuer ses semblables peut
être un instinct, dans le but de la survie de ses propres gènes contre ceux de ses frères d’espèce.
« Pour moi, les fourmis sont un exemple pour l’Humanité. Elles
travaillent toutes ensemble dans l’harmonie, alors que nous, on s’agresse, on se fait la guerre… il y a des fois où je me dis que l’Homme ferait mieux de disparaître avant qu’il ne détruise la
planète, et quelques espèces plus dignes de vivre que lui avec.
Je ne sais pas si j’ai dit ça parce que c’est la vérité ou parce
que c’est à Constance que je l’ai dit. C’est vrai que j’ai longtemps réfléchi à cela devant les fourmilières d’été, lorsque leurs habitantes sont si nombreuses sur le sol qu’il faut mettre des
bottes en caoutchouc pour ne pas se faire dévorer. Dans ces moments d’intense activité de la part de ces petits insectes, on pourrait croire que la forêt leur appartient, tant ils sont présents à
chaque mètre carré de son domaine vert. Et de parler de cela à Constance, dans le froid agréable et franc de l’hiver, me fait me sentir moins seul. Le silence s’abat dans le bois engourdi de
blanc où nous restons immobiles devant l’un de ces petits tas pleins de symboles.
- Maintenant je vois d’où vient ton inspiration, m’avoue Constance.
Tu n’arrives pas à trouver la sagesse dans l’homme, alors tu l’as cherché dans la nature.
- Et je l’ai trouvée, cette sagesse de vivre. Malheureusement elle
n’est pas directement adaptable à l’humanité, et c’est pourquoi j’expérimente seul des sociétés dans ma tête depuis des années.
- Tu as essayé d’imaginer d’autres sociétés ? demande
Constance avec surprise.
- Oui. J’ai plusieurs « scénarios » comme je les appelle,
et je les ai mis sur papier. Mais je n’ai jamais trouvé un moyen pour les réaliser, du moins de moyens réalistes.
- En as-tu parlé à quelqu’un ?
- Non. Tu es la première personne à qui j’en parle.
- … je suis très touchée de cette confiance.
- Comment pourrais-je ne pas te faire confiance ? Tu veux les
voir ?
- Quoi ?
- Mes scénarios.
Constance sourit soudain comme à une déclaration d’amour ou une
demande en mariage, et répond avec douceur :
- Bien sûr.
- Alors rentrons, si tu veux bien.
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