17. Qu’est-ce que la
paix ?
Ma chambre est comme je l’ai toujours connue, avec ses nombreuses
bibliothèques bourrées de livres et de magazines scientifiques, et mon bureau que personne d’autre que moi n’ose toucher. Ce meuble sombre possède des cadenas à chaque tiroir, tous lourds de
secrets et toujours intacts. J’étais peut-être un peu trop parano dans mon enfance.
Je retire d’autour de mon cou la chaîne dorée qui retient les clés
de ces sécurités, et ouvre les tiroirs un à un. Des centaines de feuilles sur lesquelles est écrit tout et n’importe quoi à l’encre bleue apparaissent lentement au rythme des cadenas qui se
desserrent, chaque feuille marquée d’une date, d’un lieu et d’un nom rapportant au dossier auquel elle appartient. Je ne me souvenais pas avoir autant écris jusqu’à mes dix-sept ans.
Fouillant soigneusement dans les piles de feuilles entassées, je
finis par trouver ce que je cherche : un grand classeur à la couverture noire plastifiée, et à l’épaisseur non négligeable. Mais au moment où je tends le dossier à Constance, ma mère
m’appelle, comme à son habitude, en criant à travers la maison :
- Célestin ! Téléphone !
- J’arrive !
Quoi que nettement énervé par cette intervention dans mes
confidences avec Constance, je me dirige calmement vers le combiné décroché du téléphone et le porte à mon oreille :
- Allô ?
- Monsieur Célestin Monteaut ? demanda une voix masculine très
autoritaire.
- Lui-même.
- Nous avons essayé de vous contacter à votre domicile mais vous
étiez absent. Pourquoi êtes-vous parti de chez vous ?
- Je suis en vacances chez mes parents pour prendre un peu de
repos, c’est tout. Et d’abord qui êtes-vous ? Le KGB ?
-
Non. Je suis le Colonel de brigade Lemin.
L’armée ? Pourquoi l’armée appellerait-elle chez moi ? Je n’ai rien fait de
mal. Ils ne peuvent pas nous laisser en paix après tout le mal que nous avons connu Constance et moi ?
- Qu’est-ce que vous voulez ?
- Comment ça qu’est-ce que je veux ? Vous ne regardez pas les
infos comme tout le monde ?
- Pour vous parler franchement, j’évite. Les mauvaises nouvelles
ont tendance à me donner la nausée.
- Et bien si vous regardiez la télé comme n’importe qui, vous
sauriez que nous sommes en guerre. Vous êtes engagé dans le 24ème régiment d’infanterie, basé à Paris. Présentez-vous au poste de recrutement situé au 4 Avenue Pompidou pour remplir
votre dossier militaire. Et… j’ai entendu dire que Melle Barto Constance était chez vous ?
Oh non ! Pas elle ! Pas dans l’armée ! Ils ont
certainement obtenu le numéro d’ici par les parents de Constance. Qu’est-ce que je peux faire pour la sauver ? Ils savent très bien qu’elle est là, et je ne peux pas les empêcher de faire
leur sale boulot.
- Oui, elle est ici. Que lui voulez-vous ?
- La même chose, imbécile ! Prévenez-la qu’elle doit également
se présenter au poste de recrutement. Au revoir.
Son ton était on ne peut plus sec ; je l’ai peut-être
irrité. Mais cela est sans importance. Comment annoncer la nouvelle à Constance ? Elle qui a toujours tenté de vivre dans la paix, la voilà désormais parmi les tueurs en
uniforme.
Les pieds aussi lourds que s’ils avaient été trempés dans du ciment
frais, je monte les marches menant à ma chambre, réfléchissant à un moyen d’annoncer la nouvelle sans qu’elle s’évanouisse. Telle que je la connais, le simple mot de guerre va déjà l’obliger à
s’asseoir pour ne pas perdre l’équilibre. Et ensuite ?
Mais mes pas n’ont pas été assez lents puisque je me retrouve dans
ma chambre sans avoir un plan pour rapporter l’échange avec ce militaire sans choquer Constance. Elle est là, devant moi, mon classeur ouvert entre ses mains, mais ni faisant plus du tout
attention. Elle se préoccupe plutôt de savoir pourquoi je tire une mine aussi désespérée :
- Qu’est-ce que c’était ? demande-t-elle d’un ton
grave.
- C’était… les … les…
Je m’assois pour réfléchir encore un peu, et Constance vient à côté
de moi, avec dans les yeux une inquiétude à son paroxysme. Si j’attends encore plus longtemps, cette attente va la faire encore plus souffrir que le message lui-même. Tant pis, je me
lance :
- C’était les militaires. Nous sommes engagés.
Je saisis rapidement les mains de Constance et les sers
délicatement pour faire intervenir tout mon amour en opposition avec les nouvelles terrifiantes. Son regard se perd peu à peu dans un vide, un trou noir imaginaire derrière lequel elle doit
entrevoir toutes sortes de scènes horribles. Je ne dois pas la laisser seule face à ses cauchemars :
- Constance ! Calme toi, s’il te plait. Garde espoir.
- Comment veux-tu que je garde espoir, fait-elle presque en
pleurant. C’est fini ! Pour nous comme pour les autres.
- Mais non ! On va bien trouver un moyen pour s’en
sortir.
Elle relève la tête brusquement, et sèche ses larmes de ses mains
tremblantes. Puis, subitement, son regard s’illumina d’une lueur nouvelle.
- Oui, et je crois que j’ai une idée.
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