18. Nous ne sommes pas
seuls :
Le poste de recrutement est en apparence désert ce matin. Ils ont
dû mettre beaucoup de temps pour nous contacter, et nous avons également pris notre temps pour revenir à Paris. J’ai cherché sur Internet les dernières nouvelles du contexte politico-militaire,
et elles étaient effectivement catastrophiques : l’OPI a refusé d’ouvrir ses frontières aux pays du Sud, et une nouvelle vague d’attentats a emporté plus de 3 millions de vies à travers
toute la planète. L’OPI a décrit cela comme une déclaration de guerre de la part des sudistes et a commencé à organiser les TMPN pour un conflit de grande envergure. Il paraît qu’il y a déjà des
combats aux niveaux des frontières américaines et asiatiques, mais personne n’a donné de résumés des opérations. Les médias tentent également d'affoler encore plus les gens en brandissant
l'éternelle menace atomique. Mais je sais que tous les dirigeants savent pertinament que si un seul missile nucléaire est lancé, des centaines d'autres partiront immédiatement dans toutes
les directions...
Un soldat nous accueille derrière un guichet fortement grillagé,
tandis que deux autres gardent la porte d’entrée. Il nous accueille avec une dureté parfaitement militaire en nous fixant dans les yeux avec un sérieux de professionnel :
- Bonjour ! Vos identités, s’il vous plaît.
- Constance Barto et Célestin Monteaut, monsieur.
- Ah ! Enfin ! Je m’attendais à vous voir plus tôt, vous
qui êtes de la région. Mais c’est pas mes oignons, tout ça. Alors vous allez passer dans la pièce sur votre droite, et le médecin militaire va vous examiner.
Obéissants malgrès nous, nous passons une petite porte blanche
derrière laquelle une salle médicale semble nous attendre. Au milieu, un soldat portant l'insigne de la croix rouge sur son uniforme affiche une grande satisfaction en nous voyant arriver.
Apparemment, nous devons être les derniers dont il ait à se charger.
- Monteaut Célestin et Constance Barto, je présume ? Très
bien, alors vous allez commencer par me remplir ces formulaires.
- Monsieur, fait Constance avec gêne. Je suis désolé mais… nous ne
pouvons pas rejoindre l’armée.
Le médecin nous regarde soudain comme si nous étions des étrangers,
ou pire, des ennemis. Il semble ne pas comprendre le sens de ces mots, ou bien il le comprend parfaitement mais se force à ne pas le reconnaitre. Lentement, Constance, continue :
- Nous sommes… objecteurs de conscience.
- Et merde, s’exclame le médecin. J’en étais sûr, encore deux
autres !
- Qu’est-ce que vous avez dit ? répliquai-je
aussitôt.
Il s’assit lourdement sur un petit tabouret à roulettes et nous
regarde soit avec compréhension soit avec une fausse amitié dissimulant une haine profonde. Comme lassé d’un travail répétitif et infructueux, il nous avoue :
- Cela fait une semaine que je suis ici à examiner les appelés.
J’en ai examiné des centaines, et mes collègues aussi. Mais parmi tous ces nouveaux soldats réclamés par l’armée, nous avons rencontré un nombre incroyable d’objecteurs de conscience comme vous.
Et ils ne faisaient même pas semblant pour éviter d’aller au front, loin de là. On a essayé d’en enrôler de force, mais lors des entraînements, ils ont carrément perdu la tête lors des exercices
de tir. La simple vue d’une arme les met mal à l'aise, et on a été obligé de les faire transférer à des postes moins violents. De plus, ils étaient presque tous de votre âge,
approximativement. Je ne sais pas si c’est caractéristique de votre génération, mais cela nous pose un gros problème car je peux vous dire qu'ils sont nombreux dans les rangs du Sud.
- Vous êtes sûr ? demande Constance. Il y en a vraiment
tant que ça ?
- Des milliers.
Le silence prend place dans la salle médicale alors que le médecin
se tait, nous laissant face à une vérité que nous n’avions même pas envisagée. Quoi que… Constance m’avait dit que nous n'étions pas seuls dans notre vision du monde, qu’il y avait d’autres gens
qui refusaient ce qui arrive. Mais je ne pense pas qu’elle s’imaginait autant de personnes partageant les mêmes convictions. Cette nouvelle est un véritable message d’espoir, qui nous fait
sourire inconsciemment devant le médecin qui, lui, voit tout ceci comme un atout en moins dans les mains de l’OPI. Nerveusement, il essaye de faire son travail au mieux :
- Mais vous avez tout de même des connaissances dans quelque
domaine, non ?
- Oh oui monsieur, répond Constance en comprenant le point de vue
du soldat. Nous sommes tous deux étudiants en sciences physiques, et nous étions sur le point d'obtenir une maitrise en aérospatiale.
- ... bon, très bien, je vai voir ce que j'ai...
Je me demande bien ce que ce soldat déguisé en médecin va pouvoir
nous dégoter comme poste utilisant ce type de connaissance. L’OPI n’a certainement pas besoin de scientifiques en ce moment. L’homme cherche longtemps dans un gros classeur bleu rempli de fiches
diverses, parfois barrées de grosses croix noires, et fini par annoncer :
- J’ai ici deux postes au laboratoire aérospatial militaire de
Toulon. Je pense que cela pourrait convenir à vos cursus. Je vous y inscris immédiatement.
Il semble très content de son initiative. Peut-être que de nombreux
objecteurs de consciences n’ont pas pu être engagés où que ce soit dans les postes de l’armée. Je sens comme une sorte de fatigue en lui, comme s’il avait longtemps connu l’échec et qu’enfin il
rencontrait quelque chose de positif. Peut-être que son poste est menacé par ses supérieurs qui exigent de meilleurs résultats, et qu’il ne souhaite pas être rétrogradé ou muté ? De toute
façon, il s’agit de son destin, pas du mien ni de celui de Constance. Il doit se débrouiller face au monde qui l’agresse à sa façon, et nous de même. C'est le lot de chacun.
_
_