20. Survivre à
l’enfer :
Ca y est ! C’est
l’heure ! L’heure de se rendre à ce mystérieux rendez-vous. Si le premier m’avait paru simpliste, celui-ci semble très élaboré, et cela peut être une bonne chose comme cela peut en être une
mauvaise. Est-ce que ce sont les militaires qui nous tendent un piège ? Mais pour débusquer qui ?
Le petit poste de garde est enfin en vue, après dix bonnes minutes
de marche sous le couvert des arbres couverts de neige. De loin, on aurait dit une cabane de chasseur ou la résidence d’un ermite, avec ses planches de bois placées un peu maladroitement et son
toit en plaques de tôles. Mais cette pauvreté apparente n’est qu’un artifice servant à ne pas laisser soupçonner une présence militaire dans cette région. Les soldats de garde ne devaient
certainement pas être en uniforme du temps où ils servaient ici. Y en a-t-il toujours dans le coin ?
Soudain, nous apercevons par l’unique fenêtre de la bicoque une
tête guetter l’horizon. La personne nous aperçut rapidement et se précipita vers la porte qu’elle ouvrit en disant :
- Vite ! Entrez !
Sans nous poser de questions, Constance et moi nous précipitons à
l’intérieur, et l’inconnu referme la porte aussi rapidement qu’il l’a ouverte. Contrairement à ce que je m’attendais, ce n’est pas l’homme que nous avons rencontré à la cafétéria, bien que
celui-ci soit également assez jeune. L’unique pièce de la cabane est déserte, mais ce qui me trouble encore plus, c’est qu’il n’y ait aucun mobilier. Les soldats ont-ils tout emmené en
partant ?
- Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas un piège, nous rassure le
jeune homme. D’autres sont passés avant vous et ils étaient tous aussi inquiets, mais jamais très longtemps.
L’inconnu se dirige alors vers le milieu de la pièce, et se penche
sur le plancher usé. C’est seulement à cet instant que je remarque un petit trou d’à peine quelques centimètres dans le plancher, probablement causé par la chute d’un très lourd objet à travers
le sol. L’homme y plonge deux doigts, fouille la pénombre un instant, et un bruit sourd de mécanisme en marche se fait entendre. Soudain, une partie du plancher s’enfonce sous nos yeux pour
laisser apparaître un passage. Je m’en doutais : les militaires utilisent un réseau souterrain joignant toutes ces petites cabanes pour pouvoir intervenir sans devoir imiter constamment les
chasseurs.
L’inconnu nous demande de le suivre le long d’un escalier en béton
nous conduit à une porte blindées, assez large pour faire passer quatre personnes en même temps. Sauf que là, elle est fermée, et je ne vois aucun moyen de l’ouvrir. Dans le coin sur ma droite,
je remarque une caméra de surveillance qui me regarde de son œil électronique, et vois d’après ses mouvements imprécis qu’elle est bien contrôlée par quelqu’un. Mais qui ? Certainement pas
un ennemi puisque quelques instants plus tard, la lourde porte s’ouvre docilement sur un vaste hangar souterrain.
L’endroit est sombre car éclairé uniquement par quelques lampes
torches accrochées aux façades, et dans l’obscurité, les silhouettes d’une douzaine de personnes nous apparaissent soudainement, comme des ombres mouvantes. L’une d’elles s’avança suffisamment
pour que nous distinguions son visage, et malgré le fait que je ne la connaisse pas très bien, je la reconnais immédiatement : c’est Sonia ! Comment s’est-elle retrouvée là elle
aussi ?
- Ca fait plaisir de vous revoir, fait-elle avec un sourire en
coin. Nous étions en train de nous demander si vous viendriez.
- Mais… qu’est-ce que tu fais ici, toi ? demande Constance qui
n’en croit pas ses yeux. Et que signifie tout ceci ?
D’un signe de la main, elle nous invite à la suivre dans
l’obscurité. Quelques pas plus loin une table assez longue se dessine au milieu des ombres, et les silhouettes que nous avons aperçu y sont assises dans un silence de considération. Deux chaises
ont été placées à notre intention, et nous nous asseyons donc ainsi que notre contact qui prend une longue respiration avant de s’expliquer :
- Lorsque vous avez quitté les Enfants de la Raison pour la laisser
entre mes mains, tout était encore tranquille. Mais quand l’OPI a déclaré l’état de guerre total, la quasi totalité de nos membres ont proposé que les prochains salons de discussions soient axés
sur cette affaire. Avant que les recrutements aient lieu, de nombreux débats ont eu lieu, et nous en avons déduit quelque chose de capital : nous savions que nous allions être engagés, mais
nous ne voulions pas de conflit. Tous nos membres refusaient catégoriquement de servir à un quelconque carnage. Voilà pourquoi nous avons décidé de nous déclarer objecteurs de conscience tout
comme vous.
« A ce jour, nous ne sommes pas encore très bien adaptés aux
circonstances, mais nos membres ont obtenu des postes très divers, certains sont même « infiltrés » dans les services de l’armée en tant que technicien ou médecin. C’est grâce à nos
relations parmi la médecine militaire que nous avons appris pourquoi vous avez été amenés tous les deux ici. Et c’est grâce à nos connexions avec certains militaires de haut rang, la plupart des
parents de membres, que nous avons obtenu les plans et les codes d’accès des sous-terrains de cette base, ainsi que l’évacuation complète du site de recherche de la part des militaires. Ce
complexe est notre principal centre d’action, constitué de la cellule principale. Nous serions tous très heureux que vous repreniez les rennes de l’organisation.
Le visage de Constance se couvre soudain d’une joie à peine
dissimulée, et je la comprends parfaitement : Sonia a fait un travail formidable. Elle a continué à remplir l’objectif des Enfants de la Raison et a donné plus de pouvoir que jamais à notre
organisation. Mais sommes-nous encore capables de les diriger ? Cela fait tellement de temps que nous nous en sommes éloignés, depuis ce drame dans la gare…
- Sonia, fais-je avec un faux calme. Crois-tu réellement que nous
avons les capacités de reprendre les rennes ?
- Vous êtes les créateurs de l’association, et la connaissez mieux
que personne. Même avec votre confiance, je n’ai pas réussi à lui donner la dimension mythique qu’elle pourrait atteindre sous votre contrôle.
- … hum… alors j’accepte. Constance ?
- Je te suis.
- Parfait, fait Sonia. Alors nous allons vous exposer la situation
de l’organisation. Mathieu, est-ce que tu peux t’en charger ?
- Bien sûr, fait un jeune homme en se levant.
Il se dirige vers un tableau noir situé en bout de table et saisit
une craie qui traînait par là. Prenant une seconde d’inspiration, il se lance :
- Actuellement, nous disposons de plus de deux milles membres
dispersés dans toute la France. Nous continuons de chercher de nouveaux adhérents mais la tâche n’est pas aisée : tous les jeunes de notre âge sont mobilisés quelque part, et notre mobilité
est limitée en raison de nos obligations envers l’armée. Le site Internet est toujours actif, et le budget, qui a du être arrêté après la mobilisation, s’élève aujourd’hui à environ trente mille
euros. Cet argent est gardé dans plusieurs maisons des membres du conseil des Enfants de la Raison car les banques servent à l’effort de guerre, et nous sommes certains que les cachettes ne
seront jamais découvertes.
« Cependant, nous sommes dans une phase d’inactivité :
notre budget est gelé, nos réunions sont impossibles au delà d’un certain nombre de membres, et le recrutement pose beaucoup de problèmes. Bref, nous sommes stationnaires.
Constance et moi observons la situation telle que Mathieu nous l’a
présentée. Il est certain que la guerre nous a complètement privé de tout mouvement. Pourtant il faut continuer notre expansion, sinon nous allons droit vers la catastrophe.
- Quels sont nos moyens de communication à l’heure actuelle ?
demande Constance pour avoir plus de pièces à son puzzle.
- Ici, nous pouvons joindre plusieurs de nos contacts par Internet
ou téléphone, mais la surveillance rend les choses risquées. Et les déplacements à l’extérieur sont interdits.
- Je vois. Donc si nous tentons de contacter les autres membres par
ces moyens, les autorités de l’OPI le sauront automatiquement.
- Exact.
La situation est épineuse. L’armée contrôle presque tout, et
surveille encore plus. Au milieu de tout cela, nous ne sommes que des pions manipulés comme ils le souhaitent, sans possibilité de résister discrètement. Devons-nous prendre le risque ?
J’aimerais tant que Paul soit là. Il a été mon second pendant tant de temps, et m’a souvent aidé à résoudre des problèmes de ce genre. Et d’ailleurs, où est-il ?
- Sonia, fais-je. Sais-tu où se trouve Paul ?
Soudain, le visage de la jeune fille redevint noir, mais d’un noir
n’ayant rien à voir avec son froid habituel, car beaucoup plus ténébreux, et emplit de quelque chose que je n’ai jamais ressenti chez elle : de la tristesse. Une tristesse terrible,
paraissant la blesser au plus profond d’elle-même pour une raison inconnue. J’hésite à lui dire :
- Qu’y a-t-il ? J’ai dit quelque chose ?
- Non, Célestin, me répond-t-elle. C’est seulement que… Paul a été…
il a été envoyé au front.
- Quoi ?
C’est bizarre comme notre point de vue peut changer lorsqu’on
rencontre quelque chose d’inattendu. Je voyais les membres de notre organisation à l’abri, loin de tout ce cauchemar humain, et finalement je vois que nous ne sommes pas plus vulnérables que
d’autres. Mais pourquoi ? Comment les militaires ont-ils réussi à engager l’un de nos plus brillants éléments ?
- Le sergent recruteur auquel il s’est présenté n’était pas de
bonne humeur ce jour là, explique Sonia. Et il devait certainement avoir reçu des ordres ou des reproches nous concernant. Il faut dire aussi que Paul y est peut-être aller trop fort pour prouver
son incapacité morale à devenir soldat, et cela à échauffer le recruteur. A ce qu’on m’a dit, il est en Espagne où ils ont de gros problèmes en ce moment, mais nous n’avons plus de nouvelles
depuis son recrutement forcé.
- … je suis désolé, Sonia.
Le ton de ma voix était sincère, mais j’ai l’impression de ne pas
avoir été suffisamment compatissant. A en voir l’expression désespérée sur le visage de Sonia, je ne doute pas un instant que Paul lui est très cher. Je suis triste pour lui, c’est vrai, mais je
ne peux rien faire de plus, et aucun de nous d’ailleurs ne le peut. Tout ce que nous pouvons, c’est poursuivre notre propre combat, et tenter d’en sortir victorieux. Mais le temps presse, et je
me décide finalement à dire :
- Bon… contactez le maximum de membres situés près des frontières
françaises et dites-leur qu’il faut continuer l’expansion au-delà du pays. Pendant ce temps, le site doit être modifié afin que l’armée n’apprenne pas nos objectifs.
- Tu es sûr, Célestin ? demande Sonia qui reste quelque peu
interloquée.
- Si nous n’atteignons pas suffisamment vite un effectif de membres
assez important, nous n’arriverons jamais à stopper la guerre. Notre influence doit être mondiale. Je dis bien mondiale, et cela implique les pays de l’API. J’ai entendu parlé d’un groupe de
pacifiste Congolais qui aurait un peu les mêmes visions que nous. J’ai trouvé l’adresse de leur site juste avant notre recrutement, et les contacter devra être notre objectif prioritaire.
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